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Des graphistes à Bercy ou les chroniques d’un manifeste anti travail spéculatif

Lundi 21 juillet 2014, Axelle Lemaire, Secrétaire d’Etat chargée du Numérique, reçoit une délégation de graphistes. L’ordre du jour ? La remise en mains propres d’un rapport sur le travail spéculatif en France et d’une lettre ouverte rassemblant à ce jour plus de 7000 signataires, que neuf professionnels des arts graphiques viendront présenter, aux côtés de deux membres de l’AFD (Alliance Française des Designers). Faisant partie de cette délégation, je tenais à fournir quelques explications et rappeler les évènements marquants qui ont conduit des graphistes à Bercy.

L’épicentre

Ce vendredi 26 mai 2014, Axelle Lemaire décide de mettre à l’honneur les startups à la française, dans la continuité du label French Tech, à l’origine mis en place par Fleur Pellerin.

Ce jour-là, la Secrétaire d’Etat chargée du Numérique choisit de rendre visite à l’agence participative Creads. Toute personne qui ne fait pas partie du milieu de la communication pourrait penser qu’a priori c’est une bonne initiative. Et puis, « agence participative », ça sonne bien. En somme, ça fait très « esprit startup ».

Sauf que tout professionnel côtoyant de près ou de loin les métiers de la communication connaît Creads et sa réputation sulfureuse. En effet, si cette agence fait partie de la liste noire de l’Alliance Française des Designers, c’est justement pour son côté « participatif ».

Le crowdsourcing ou travail collaboratif consiste en l’association de talents bénévoles dans la construction d’un projet commun. Le perverted crowdsourcing ou travail spéculatif est la manipulation de ces mêmes talents bénévoles pour commercialiser le projet final.

Le principe des agences participatives est de mettre en compétition plusieurs talents créatifs pour n’en rémunérer qu’un seul : le créatif choisi par le client de l’agence ou le talent « gagnant » en quelques sortes. Julien Moya reprend en détail le principe des plateformes de crowdsourcing, dans un article paru le 2 juillet 2014 sur les Graphisteries.

Bien plus que sa visite dans une agence prônant le travail spéculatif, ce sont les paroles d’Axelle Lemaire qui mettent le feu aux poudres :

Les politiques ont besoin d’être davantage à l’écoute des startups. Il est plus que nécessaire de lutter contre la morosité ambiante. Creads a un rôle d’exemplarité à jouer. Vous êtes la France qui gagne. Il faut le faire savoir !

Je suis très sensible à l’univers de Creads. Il y a une excellente énergie positive ici. Je comprends que 50 000 créatifs vous aient rejoint !

Ces quelques mots indignent la communauté de créatifs, qu’ils soient graphistes, designers ou communicants. Dès lors, les réseaux sociaux s’enflamment, avec Twitter en ligne de mire, qui prend à parti la Secrétaire d’Etat.

Mais, ce qui aurait pu n’être qu’une simple secousse, un bad buzz comme on dit, ne sera en rien une indignation de quelques heures, voire quelques jours. Cette onde de choc va se transformer en séisme. Les paroles d’Axelle Lemaire vont mettre en émoi toutes les communautés et tous les graphistes présents sur internet, qui se côtoient par le biais de forums et de groupes, et qui expriment depuis de nombreuses années le mal-être des métiers créatifs.

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Le réveil des communautés

Le graphiste ou designer indépendant, par son statut esseulé, est plus vulnérable qu’une agence. C’est aussi une des raisons pour lesquelles les plateformes de crowdsourcing ont pu exploiter sans trop d’inquiétudes ces talents durant de si nombreuses années. Les créatifs ont échoué là où les architectes ont réussi à combattre les appels d’offre gratuits grâce à leur puissant syndicat.

Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé. Des actions ont déjà été menées, il y a quelques années de cela. Certains groupes de graphistes avaient tiré la sonnette d’alarme sur ces compétitions et leurs dérives : Métiers Graphiques, le forum Kob-One, le blog de MarieJulien. Des tables rondes avaient été organisées, afin de réglementer ces compétitions, mais les plateformes s’en étaient servies pour se blinder juridiquement et intimider tous leurs détracteurs.

Les années ont passé et les associations de graphistes se sont employées à former (voire éduquer) les graphistes (qu’ils soient débutants ou confirmés) aux pièges qui jonchent l’indépendance et le statut du freelance, s’expatriant parfois même sur le terrain du salariat. La diffusion d’informations vitales (comme le kit de survie des métiers graphiques ou « Profession Graphiste Indépendant », le livre écrit par Julien Moya) ont permis de réaliser un véritable travail de fond auprès des graphistes et des diverses communautés.

Il faut dire que les demandes de travail gratuit auprès des graphistes font légion sur internet. Pour autant, le travail créatif et sa juste rémunération ne doivent pas se substituer à la passion qui nous anime pour faire notre métier jour après jour.

Dans un tel contexte, lorsqu’Axelle Lemaire rend visite à Creads et prononce ces quelques paroles, ce sont toutes ces communautés et tous les professionnels de la communication, éparpillés sur la planète internet, qui se soulèvent d’un seul homme, pour pousser un seul et même cri : non au travail spéculatif, non aux plateformes de crowdsourcing mettant en concurrence les graphistes, non à l’exploitation du travail gratuit comme modèle de réussite.

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Non, nous ne sommes pas des « taxis qui grognent »

Pour le néophyte, notre fronde ressemble juste au combat de certains secteurs d’activité qui voient apparaître une nouvelle concurrence et qui ont peur pour leur avenir. Trop rapidement, et de manière trop simpliste, nous sommes comparés à des personnes refusant le progrès et souvent assimilés aux taxis qui manifestaient récemment contre l’apparition de nouveaux services comme les VTC.

Non, nous ne sommes pas une profession qui nous battons contre le progrès ou l’évolution des mentalités en fonction de l’évolution d’internet. Non, puisque nous sommes de ceux qui construisons l’internet jour après jour. Nous aidons au progrès. Je fais justement partie de ceux qui ont vécu les plans sociaux dans l’Edition et qui se sont formés au web pour s’adapter à l’évolution de notre métier.

Nous ne sommes pas non plus des syndicalistes, encore moins chevronnés ou obtus, hermétiques à tout dialogue. La plupart d’entre nous sont des entrepreneurs. La plupart d’entre nous paient des charges et des impôts. La plupart d’entre nous se lèvent le matin pour défendre leur savoir-faire et leur valeur ajoutée quand ceux-ci s’effritent face à des plateformes qui mettent en concurrence des dizaines de graphistes pour n’en rémunérer qu’un seul.

Comment pouvons-nous lutter face à une telle concurrence, totalement déloyale de surcroit ? Dans leur offre, les plateformes de crowdsourcing vendent une centaine de propositions là où je peux n’en vendre qu’une. Pourtant, je ne suis pas trop cher ou ce ne sont pas mes tarifs que je devrais revoir à la baisse. Ces plateformes ne rétribueront qu’une seule proposition sur la centaine présentée au client.

C’est ce système pervers que nous combattons, cette concurrence contre laquelle nul professionnel de quelque activité que ce soit ne pourrait combattre sans mettre la clé sous la porte, indubitablement.

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Une fronde collaborative

Sur les réseaux sociaux, les blogs et les forums, les paroles d’Axelle Lemaire continuent d’être fustigées de toutes parts. Au milieu de cette immense bronca, un blog réussit à atteindre la Secrétaire d’Etat et son cabinet : Les Graphisteries. Le billet de Ludivine Vinot fait mouche. Et Axelle Lemaire, se rendant compte qu’elle a peut-être fait une boulette en rendant visite à l’agence participative Creads, accepte de recevoir des graphistes à Bercy et le fait savoir publiquement sur Twitter.

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C’est une réussite. Certes c’est un petit pas pour la Secrétaire d’Etat mais c’est un grand pas pour le graphiste. Petit à petit, la grogne fait place au relai de cette première victoire sur internet et laisse apparaître un certain optimisme jusqu’alors fortement égratigné.

Mais que signifie ce tweet ? Est-ce une réelle invitation ou une simple promesse, quand on sait la teneur de certaines promesses dans le monde politique ? A la joie, font suite les interrogations. Jusqu’à présent, aucun syndicat, association ou communauté de graphistes n’a été reçu ou écouté par un responsable politique. Un pied a été mis dans la porte et nul doute qu’il serait dommage de ne pas aller plus loin dans notre démarche. De l’aveu de tous, il ne faut pas s’arrêter là.

Oui mais que faire ? Là encore, de nouvelles interrogations se transforment en débats. Un constat fait l’unanimité : nous sommes des communicants, alors communiquons. Au milieu des nombreuses idées proposées et étudiées, un projet voit le jour : l’écriture d’une lettre ouverte adressée à la Secrétaire d’Etat, et qui sera mise en ligne sous forme de pétition pour recueillir des signatures. Ce projet va rassembler et fédérer de nombreuses personnes dans un but commun.

La rédaction prend du temps et demande beaucoup d’énergie à ceux qui participent à sa mise en place. Non seulement celle-ci doit la plus claire et la plus précise possible, mais elle se doit d’interpeller et de rassembler le maximum de personnes : graphistes, illustrateurs, designers web, UI, UX, motion, directeurs artistiques ou architectes de l’information…

Le 1er juillet 2014, la lettre ouverte est mise en ligne : www.travailgratuit.com

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Une lettre qui ouvre les portes de Bercy

La mise en ligne de la lettre ouverte à Axelle Lemaire est massivement diffusée sur les réseaux sociaux, les blogs et les forums. En suivant, quelques médias (le plus souvent spécialisés, mais pas seulement) publient des articles sur cette lettre ouverteNext Impact, Slate, Etapes, GraphiLine, Maddyness, Creanum, L’Opinion, le Journal du Net… D’autres journalistes s’accordent aussi à relayer l’information sur les réseaux sociaux par le biais de retweets.

En quelques jours seulement, la lettre ouverte sur www.travailgratuit.com va dépasser les 7000 signatures. C’est un succès.

Début juillet, le cabinet d’Axelle Lemaire fixe une date de rencontre à Bercy au 21 juillet et lance les invitations à plusieurs professionnels :

Deux représentants de l’Alliance Française des Designers (AFD) sont également conviés à cette réunion à Bercy : Noëlle Bayard et Arnaud Garcia.

En 2 semaines, un véritable travail collaboratif entre les professionnels invités la réunion et d’autres professionnels permet d’accoucher d’un rapport de 24 pages sur le travail spéculatif, avec des réflexions et des propositions. Un grand merci à toutes les personnes qui ont contribué à finaliser ce travail :

Ce rapport ainsi que la lettre ouverte, contenant les noms de plus de 6500 signataires, ont été imprimés ce vendredi 18 juillet pour être remis en mains propres à Axelle Lemaire, lors de la réunion du lundi 21 juillet, à Bercy.

Ces 2 documents seront remis par :

Merci à vous

C’est donc avec une certaine fierté que je compte bien vous représenter et apporter, avec mes confrères, vos signatures auprès d’Axelle Lemaire, la Secrétaire d’Etat au Numérique. Comptez sur moi pour que tout soit mis en œuvre pour défendre notre cause et pour que vos voix soient entendues.

Rien de tout cela n’aurait été possible sans votre soutien, vos signatures et tout le bruit qui aura été fait sur les réseaux sociaux durant ces dernières semaines. Donc un grand merci à vous tous.

C’est ce qui s’appelle du travail collaboratif. A nous de terminer le travail.

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13 réactions à cet article
  1. Rémi
    —  21 juillet 2014 à 11:12

    Super Boulot !! merci de prendre du temps, de l’énergie et de vous investir pour défendre notre cause!!

  2. —  21 juillet 2014 à 11:28

    « Des tables rondes avaient été organisées, afin de réglementer ces compétitions, mais les plateformes s’en étaient servies pour se blinder juridiquement et intimider tous leurs détracteurs. »

    Pouvez-vous nous dire ce que vous entendez par là? Merci (Yannig, doctorant à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne et chargé de Recherche au sein de eYeka)

    • —  21 juillet 2014 à 5:57

      Nous ne parlons pas d’Eyeka dans cet extrait.

      • —  21 juillet 2014 à 6:38

        Vous ne parlez pas de Wilogo non plus à priori ?…

        Sinon, dommage que vous ne publiez pas votre document, si vous y indiquez des pistes intéressantes…

        Et autre problème : bon, imaginons que vous rayez de la carte les startups françaises de crowdsourcing graphique (puisque c’est votre souhait, ou celui de certains personnes de votre collectif). Vous laisserez la place libre aux startups americaines ou autres, qui ne cotisent/payent rien en France et qui n’auront pas grand chose à faire d’une loi française.

        • Goulven Baron
          —  21 juillet 2014 à 11:54

          Ha vous voulez donc dire que le crowdsourcing français protège les graphistes du croadsourcing international ? Rapelez moi par qui a été racheté wilogo ?

          • —  22 juillet 2014 à 12:50

            Ce n’est pas ce exactement que je voulais dire, je voulais surtout dire que c’est pas en tapant sur le boites françaises que ça changera le marché, ni la situation. Nous vendons plus à l’étranger qu’en France, dans chaque pays il y a des concurrents locaux ou internationaux.
            Et malgré le rachat, nous sommes toujours une SARL française, payant ses impôts et charges en France.

        • Paul Soldermann
          —  29 juillet 2014 à 4:37

          Je suis pas contre le dialogue mais venir vous plaindre après tout ça, je trouve la démarche assez grotesque

  3. —  21 juillet 2014 à 12:35

    […] Des graphistes à Bercy ou les chroniques d'un manifeste contre le travail gratuit. Récapitulatif des évènements qui ont amené des graphistes à rencontrer Axelle  […]

  4. —  21 juillet 2014 à 5:30

    Simplement, merci!

  5. Goulven Baron
    —  21 juillet 2014 à 11:48

    Merci pour cet article ! (mais les syndicats, c’est utile aussi hein, je ne desespere pas d’ailleurs de ce coté là.)

    • —  22 juillet 2014 à 1:22

      Les syndicats sont utiles à une profession quand les personnes qui la composent se sentent représentées, entendues et soutenues dans leurs difficultés quotidiennes.
      Des syndicats totalement coupés de la réalité desservent plus qu’ils ne servent la profession qu’ils sont sensés représenter.

  6. —  20 août 2014 à 10:15

    […] Des graphistes à Bercy ou les chroniques d’un manifeste anti travail spéculatif : Le rendez-vous chez la secrétaire d’État. […]

  7. —  06 mars 2015 à 11:35

    Merci pour l’article !

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